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Appel de l’anticra à rejoindre la mobilisation contre l’ouverture des Baumettes 3

Ce dimanche 22 février aura lieu une manif (départ 16 h place de la providence) puis un plateau radio de soutien aux prisonnières, à 19H place Caffo. Il nous semblait important de rappeler à cette occasion de rappeler le lien entre l’augmentation des places de la maison d’arrêt des baumettes, et la création de nouvelles places en CRA ainsi que la volonté de criminaliser toujours plus les personnes étrangères. 


Enfermer plus de monde et plus longtemps, en CRA comme en prison  
Comme pour l’ouverture des Baumettes 3, la volonté des ministres de l’Intérieur successifs est d’enfermer toujours plus de personnes. Si les prisons sont surpeuplées, si de nouveaux cra sont construits, cela n’a rien à voir avec l’amélioration des conditions d’enfermement comme ils le prétendent. C’est plus du fait de l’augmentation de la criminalisation: les nouvelles prisons construites sont très vite remplies et aussi surpeuplées qu’avant. Les conditions de détention au CRA et en prison restent les mêmes1


En 2023 l’état francais a annoncé un grand plan d’augmentation des capacités de rétention administrative2 afin d’atteindre 3000 places en 2027 en CRA et 200 places en LRA3. En plus de se multiplier sur le territoire français depuis leur légalisation en 1981, les cra enferment plus longtemps, la durée de rétention légale est passée de 24h en 1981 à 90 jours en 2018. En 2017 on était déjà passé de 1400 à 1869 places en CRA, puis 1959 places en 2024. Désormais il y a 8 nouveaux projets de construction de CRA, notamment à Aix en Provence. Cette logique d’augmentation des places en prison et en CRA s’appuie sur un argumentaire raciste et sécuritaire…


L’insécurité et les politiques répressives autoritaires
L’Etat par ses politiques racistes désigne un ennemi intérieur à traquer, à enfermer, à expulser. Cette haine d’un ennemi à la dangerosité fantasmée est un des piliers du fascisme, qu’elle soit portée par des partis explicitement d’extrême-droite ou par d’autres qui se disent « centristes » et lui ouvrent la voie. 
L’obsession autour de la soi-disant insécurité justifie qu’on déshumanise une population, qu’on lui fasse subir la violence de l’isolement, en taule ou en CRA. A Marseille, on a pu voir récemment les opérations de communication qui, prétendant lutter contre le narcotrafic, sont en réalité des rafles dans les quartiers populaires. 


L’Etat désigne des coupables, alors qu’il est responable des contextes sociaux qui les produisent. En effet, 
-tu es plus incité.e voire contraint.e par tes conditions materielles à commettre des faits répréhensibles quand tu es pauvre;
-la police cible surtout les comportements des pauvres et les personnes racisé.es
-la loi condamne plus sévérement et facilement les crimes des pauvres (le vol, la vente de drogues) que ceux des riches (le détournement de fond)
-les juges punissent plus sévérement les personnes ayant des profils qui ne lui ressemblent pas 
Les sans papiers sont sans doute l’exemple le plus poussé de groupe d’individus dont l’état a décidé qu’ils seraient coupables quoi qu’ils fassent puisqu’il ne leur laisse même pas la possibilité d’être en règle


L’état contraint les demandeureuses de papiers à l’illégalité 
En effet, en privant de liberté de circulation et en imposant les critères qui les arrangent pour obtenir des papiers, l’Etat et ses administrations créent les conditions de l’illégalité. Ils restreignent ainsi les possibilités d’accès au logement, à un contrat de travail, à des soins etc. Ces contraintes, les renouvellements de son titre, ainsi que toute les autres démarches administratives, mais également les contrôles de police incessants, précarisent les personnes exilées au quotidien. 
En outre, elles ont plus de chances d’être délogées, de fréquenter les espaces publics soumis à la surveillance policière, de se retrouver à conduire sans permis… Elles subissent davantage de répression et ont d’autant plus de chances de finir en prison. Une fois devant la justice, leur statut les pénalise encore une fois:  il leur est plus difficile d’avoir accès à un soutien juridique de qualité (interprètes, avocat.es choisi.es…), d’avoir les justificatifs pour éviter la comparution immédiate, et iels doivent également faire face à la discrimination des juges…


Les CRA font partie de l’ensemble carcéral 


Dans les faits le CRA ressemble beaucoup aux autres prisons. Vu de l’extérieur on ne fait pas vraiment la différence: des murs qui se veulent infranchissables faits pour isoler les prisonnier.es, et dedans des conditions matérielles insalubres. Les mêmes fouilles pour les proches qui viennent en parloir et des cours de promenades qui laissent entrevoir un demi-ciel derrière un grillage. 


Enchaîner prison puis CRA 
Beaucoup de prisonnier.es perdent leur titre de  séjour et se voient délivrer une OQTF pendant leur peine. Et à leur sortie iels sont emmené.es directement au CRA parfois même sans avoir été prévenu.es. 
Ce passage en CRA après la prison est quasi systématique, au point qu’à Marseille  en 2024, 47,1 %4 de personnes enfermées en CRA sortent de prison. Il est tout à fait admis que les personnes n’ayant pas les bons papiers sont punies plus sévèrement que les autres : Iels prennent la même peine de prison qu’une autre personne qui aurait commis les mêmes faits, mais en plus iels vont se retrouver enfermé.es en CRA voire vont être expulsé.es. 
En réalité, il n’y a qu’une petite partie parmi les personnes qui n’ont pas les bons papiers qui passent par la prison, mais elles sont très surreprésentées en CRA car le CRA est utilisé comme un complément de punition. 
Les personnes sans papiers subissent plusieurs peines : prison puis cra, puis parfois, expulsion. 


Les suspicions d’infractions  
Même quand iels ne sortent pas de prison, il y a toujours cette logique de réprimer même si ce sont des comportements et pas vraiment des délits. En plus des sortants de prisons, 29,8 % des prisonniers du CRA de Marseille ont été arrétés pour « suspicion d’infraction ». Quand un sans papiers est emmené en contrôle d’identité, c’est la préfecture qui décide si il doit être transféré au CRA, et elle le fera plus pour les « suspectés d’infraction ». Les critères sont évidemment très vagues et il en faut peu pour être désigné.e comme tel. Avoir un petit couteau, ne pas avoir de titre de transport, ou tout autre comportement pour lesquels une personne ayant des papiers ne serait pas plus inquiétée que ça. Même lorsqu’il n’y a rien, c’est l’arbitraire de la préfecture qui tranche, c’est une décision administrative, prise sans audience ni juge. 
Le fait de se retrouver en CRA pour suspicion d’infraction est un deuxième fonctionnement qui donne aussi au CRA un rôle pénal. Parmi les personnes en situation irrégulière, celles qui auront des comportements qui ne plaisent pas aux flics et à la pref auront plus de chances d’être enfermées en CRA, et ce même si aucun vrai délit n’a été commis. De plus appeler « suspecté.es d’infractions » toutes ces personnes, cela donne l’impression qu’elles sont dangereuses et délinquantes, alors qu’il n’y a souvent aucun fait grave commis. C’est assez révélateur de la manière dont les institutions les perçoivent: les personnes sans papiers ne sont en gros rien d’autre que des potentiels criminels.  


Des rôles supposés différents mais assez proche en pratique 
En théorie, le CRA est censé enfermer des personnes pour leur statut (situation irrégulière), et la prison pour des actes commis. Mais dans les faits les deux ont un rôle et un fonctionnement assez similaires. 
Parmi les personnes qui commettent des actes répréhensibles, celles qui vont se retrouver enfermé.es sont les pauvres, les racisé.es, les étrangères… La prison punit bien des actes, mais aussi l’appartenance à une catégorie sociale. 
Le cra de son côté enferme des sans papiers (une catégorie) mais plus fréquemment des sans papiers qui ont commis des actes répréhensibles ou dont on préjuge qu’ils auraient pu ou vont en commettre. Et même si en théorie le cra n’est pas censé avoir ce rôle pénal, c’est plutôt assumé de la part de l’administation de l’utiliser pour ça. 


Au fond, dire que les CRA « ne sont pas censé avoir de rôle pénal » c’est un peu faux. Dans leur principe légal non, mais dans les faits depuis qu’ils existent oui. Et dans les discours des personnes qui y participent aussi, cet enfermement spécifique aux sans papiers est en partie légitimé par le lien fantasmé qu’il y aurait entre immigration et insécurité/dangerosité. Même si la loi ne l’admet pas c’est bien l’un des rôles du CRA: punir une deuxième fois ceux qui l’ont déjà été, et punir une première fois ceux dont on imagine qu’ils pourraient commettre une infraction. 


En fait le CRA a plusieurs rôles.
Toutefois, il y a aussi des prisonnier.es en CRA que la pref n’a pas décidé de désigner comme suspecté.es d’infractions mais qu’elle a décidé d’enfermer quand même (45,8% en france et 23,1% à Marseille). Les profils que l’état associe à la délinquance sont surreprésentés mais il n’y a pas qu’eux. Le CRA  peut éloigner tout sans papiers même le ou la plus « exemplaire ». 
Beaucoup plus d’OQTF5 (et autres mesures d’éloignement) sont délivrées que de personnes ne sont enfermées en CRA. Les OQTF précarisent énormément de monde en France car le fait de ne pas avoir de situation régulière  paralyse toutes démarches (emploi, logement, etc). L’OQTF à elle seule est déjà très pénalisante. Et le fait de savoir qu’en plus on peut se faire arréter et placer en CRA, rajoute un stress, même si ce n’est que 20% des OQTF qui vont aboutir à un placement en CRA, (et seulement 11% qui aboutiront à une expulsion) la menace pèse sur toustes. 


Le CRA a donc plusieurs fonctions:
– être une frontière: expulser des sans papiers et, même pour ceux qui ne passeraient pas par le CRA, leur rappeler constamment la possibilité de s’y retrouver. Même si cela ne suffit pas à tous les expulser comme le voudraient les fascistes avec leur discours de « grand remplacement », cela permet à la fois – aux patrons d’avoir un une main d’oeuvre illégalisée qui acceptera des contrats ne respectant pas le droit du travail, – et de dissuader les sans-papiers de réclamer quoique ce soit. 


– être une prison:  il a aussi comme rôle de punir plus sévèrement les étrangers qui ne respectent pas la loi. Les deux sont vrai : tous les sans papiers peuvent se retrouver en CRA mais ceux qui sont associés à de la délinquance y sont beaucoup plus représentés, parce que l’état estime qu’il est prioritaire de les enfermer eux, même si ça double la punition. Il va même jusqu’à préjuger la dangerosité potentielle d’une bonne part d’entre eux. 
« si tu veux t’intégrer tu dois être irréprochable »: c’est un discours qui légitime de punir plus violement les étranger.es pour la seule raison qu’elles sont étrangèr.es.  
Le CRA est la concrétisation des discours d’extrême droite, à la fois « l’imigration augmente la criminalité » et « le grand remplacement ». 


L’Etat enferme même lorsqu’il ne peut pas expulser. C’est la preuve que l’enfermement est un objectif à part entière. 5684 déportations en 2024, c’est déjà beaucoup trop, évidemment, mais c’est seulement 39,29 % des personnes passant par le CRA qui sont expulsées. (Ces chiffres sont ceux de la métropole, la situattion des cra en outre mer est un peu particulière, voir cette note6). La grande majorité finit par être relachée. L’Etat enferme même lorsqu’il sait que les pays vers lesquels il voudrait expulser ne délivreront pas de laisser-passer et qu’il n’y aura donc pas de déportation possible. À défaut de pouvoir expulser, il enfermera les personnes jusqu’au bout des trois mois quand même. Il faut qu’iels soient puni.es dans tous les cas : pour rallonger une peine de prison, ou pour punir quelqu’un dont on suppose qu’iel pourrait commettre quelque chose, ou tout simplement pour le fait d’être en situation irrégulière. Le CRA a un rôle pénal. 


Des institutions qui se ressemblent, toutes deux néfastes 
Ce serait difficile de lister les similitudes entre les CRA et les prisons tant c’est la même chose. Il y a quand même quelques différences: en CRA les prisonniers ont le droit d’avoir des téléphones (sans caméra, voire sans internet selon les CRA). Il n’y a pas besoin de permis de visite pour faire des parloirs (mais il faut quand même amener un pièce d’identité et à marseille il faut aussi prendre RDV)… Par contre en CRA, il n’y a aucune activité, ce qui rend le temps beaucoup plus long. Le prétendu accompagnement vers la réinsertion qui est mis en avant avec hypocrisie en prison n’existe même pas en CRA. Ce ne sont pas des personnes à « réinsérer » mais que l’on veut faire disparaitre, expulser. C’est d’ailleurs peut-être pour ça qu’il n’y a pas d’activité, qu’il n’y a pas de vrai suivi médical, que les personnes ressortent très souvent en ayant perdu leur logement et leur travail et se retrouvent sans ressources à la rue. 


À part ça, il y peu de différence entre le CRA et la prison. Les deux ont des impacts assez similaires sur la vie des personnes qui y passent : elles en ressortent encore plus précaires, souvent psychologiquement traumatisées, et y retournent souvent plusieurs fois. 
Les deux sont portés par les mêmes ministres qui construisent leurs campagnes sur des politiques sécuritaires, les deux sont construit par les mêmes entreprises qui servent souvent aussi de prestataires pour la lingerie et l’alimentation, et qui font ainsi plein de fric. 


On ne veut ni d’un CRA qui sert à punir, ni d’un CRA qui sert à empécher les gens de vivre ou ils veulent. Ce texte est long mais la solution est simple : ni frontière, ni prison, liberté de circulation ! 







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  1. Ce texte en détaille un peu les enjeux de surpopulation carcérale : https://mars-infos.org/de-plus-en-plus-de-prisonnier-e-s-8396 ↩︎
  2. Ce texte, écrit par divers collectifs anticra en france fait le point sur les projets de constructions de CRA : https://marseilleanticra.noblogs.org/post/2026/02/12/3000-places-denfermement-en-2027/ ↩︎
  3. Les préfectures peuvent également enfermer dans des LRA (locaux de rétention administrative), lieux où la durée de rétention est de 48h avant une expulsion ou un transfert en CRA. Les LRA sont plus difficiles à identifier que les CRA, ils sont créés par arrêté préfectoral et peuvent être localisés dans des commissariats ou des hôtels. ↩︎
  4. Beaucoup de chiffres à propos des CRA cités dans ce texte peuvent être retrouvés dans les rapports publiés chaque année par les associations qui travaillent dans les CRA (qui sont des prestataires de services qui prennent beaucoup d’argent pour faire de « l’accompagnement juridique »). Le dernier rapport sorti est celui de 2024 : https://www.lacimade.org/wp-content/uploads/2025/04/RA_CRA_2024_web.pdf ↩︎
  5. Toujours dans ce même rapports des associations (tableau page 16)  ↩︎
  6. En 2024,  16228 personnes ont été enfermées en CRA Dans l’Hexagone, et 24364 en outre mer dont 22325 spécifiquement à Mayotte. La politique coloniale d’enfemement et d’éloignement est encore pire dans l’Outre Mer.  En outre mer 77,3% des prisonniers en CRA sont expulsés. Ce qui est beaucoup plus que les 39,29% en métropole. ↩︎

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3000 places d’enfermement en 2027 ?

Actualité des projets de construction de nouveaux CRA et des luttes sur place

En 2023, après 40 ans de durcissement de lois anti-immigration et de politiques racistes, l’État français, a annoncé un grand plan d’augmentation des capacités de rétention administrative, afin d’atteindre 3000 places en 2027 en Centres de Rétention Administrative (CRA) et Locaux de Rétention Administrative (LRA). Deux ans après ces annonces, où en sont les constructions et les luttes qui sont nées dans les villes concernées ?

CRA ET RACISME D’ETAT

Les centres de rétention administrative sont des prisons pour personnes étrangères, issues du contexte colonial français[1]. Depuis la légalisation des CRA en 1981, et les premières constructions en 1984 ils sont devenus un rouage indispensable de la répression raciste et carcérale que subissent les personnes étrangères en France. Les CRA se sont multipliés sur tout le territoire, et la durée maximale d’enfermement a été progressivement allongée, passant de 24h en 1981, à 90 jours en 2018. Les préfectures peuvent également enfermer dans des LRA, lieux où la durée de rétention est de 48h avant une expulsion ou un transfert en CRA. Les LRA sont plus difficiles à identifier que les CRA, ils sont créés par arrêté préfectoral et peuvent être localisés dans des commissariats ou des hôtels. En 2023 c’est plus de 200 nouvelles places en LRA qui ont été annoncées. Nous ne disposons pas d’informations précises sur tous ces projets. L’État enferme en théorie pour expulser mais pas seulement. Par exemple les autorités consulaires algériennes ne délivrent plus de laissez-passer depuis des mois mais les juges continuent d’enfermer les ressortissant.es algérien•nes (qui représentent environ un tiers des retenu.es aujourd’hui). Cet exemple illustre parfaitement le caractère colonial de la rétention ainsi que sa fonction première : celle de punir, d’humilier et de briser les personnes étrangères.  Dans les CRA, l’arbitraire des flics fait loi. Tous les jours, les flics humilient, insultent, provoquent, frappent. Les prisonnier•es sont, entre autres, privé•es de soin, privé•es d’une alimentation correcte. Si toutes les taules sont des lieux de torture, les personnes ayant fait l’expérience des différents types d’enfermement insistent souvent sur le fait que le CRA c’est le pire.

Pour pouvoir enfermer plus, l’État a besoin de plus de places en CRA : en 2017 est enclenchée la première phase du « plan CRA ». Plusieurs CRA existants sont agrandis, faisant passer le nombre de places en CRA de 1400 à 1869 : des travaux sont réalisés dans les CRA de Strasbourg, Nîmes, Metz, Mesnil-Amelot, Lyon, Coquelles, Lille et Hendaye. Deux nouveaux CRA ouvrent : à Lyon en 2022 et à Olivet (près d’Orléans) en 2024. Des projets de construction de nouveaux CRA sont lancés à Bordeaux, à Nice et au Mesnil-Amelot.

En 2023, Darmanin annonce la deuxième phase de ce « plan CRA », c’est-à-dire la construction de 8 nouveaux CRA d’ici 2027, pour atteindre une capacité d’enfermement de 3000 places – le tout pour la modique somme de 240 millions d’euros sur 4 ans. Au total on parle donc de 11 projets de construction annoncés depuis 2022. Où en sont ces projets ?

« PLAN CRA » : 8 NOUVEAUX CRA EN 2027, OÙ EN SONT LES CONSTRUCTIONS ET QUELLES LUTTES SUR PLACE ?

On peut tout de suite dire qu’il y a pas mal de retard sur les constructions. Un rapport commandé par une sénatrice LR indique que les 3000 places ne seront finalement atteintes qu’en 2029, et fournit quelques éléments de calendrier : Bordeaux et Dunkerque en 2026, Dijon en 2027, Nantes, Béziers, Oissel (Seine-Maritime) et le site Périchet au Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne) en 2028, et Aix-en-Provence en 2029. Le rapport ne cite donc que 8 des 11 projets initialement évoqués dans les annonces de Darmanin en 2023 (Goussainville, Nice et Mayotte ne sont plus évoqués).

Des collectifs ou coalitions d’organisations se sont constitués dans plusieurs villes concernées par les nouvelles constructions, ce qui permet aujourd’hui d’avoir des retours sur l’avancement des projets. Petit état des lieux :

Aix en Provence : très peu d’informations sur le projet ; la maire d’Aix-en-Provence s’est prononcée contre la construction d’un CRA sur la zone prévue, censée servir le développement économique de la ville. Le plus proche collectif est l’assemblée contre les CRA de Marseille, qui se mobilise contre le CRA situé dans leur ville. Leur blog : https://marseilleanticra.noblogs.org/

    – Béziers : dans ce fief de l’extrême droite, il est sans doute superflu de préciser que le maire, Robert Ménard, fait du zèle pour que le projet voit le jour sur sa commune. Le terrain sélectionné se situe à côté de la prison actuelle : il s’agit d’un terrain qui appartenait à la collectivité et qui a été cédé à l’État. A l’heure actuelle il est non constructible, une modification du PLU devrait bientôt être votée. Il est censé ouvrir fin 2027. Il y a un collectif qui se mobilise sur place, leur instagram : @anticra34 

    – Dijon : l’ouverture d’un CRA de 140 places est prévue pour 2027, à côté de l’aéroport, sur la commune de Longvic. Le chantier doit commencer en 2026 et c’est Vinci qui a remporté une bonne partie de l’appel d’offre. 

Il y a un petit groupe local à Longvic qui a fait une pétition, qui n’évoque pas forcément les mêmes raisons que le collectif antiCRA de Dijon. Ce dernier collectif a organisé une manifestation à Dijon en avril 2025, ainsi que 3 évènements à Longvic. La maire de Dijon (PS) s’est prononcée pour le projet.

Une manifestation sera organisée par l’antiCRA Dijon le 18 avril 2026. Leur instagram : @anticra.dijon et facebook : Collectif Dijon antiCRA.

    – Dunkerque : un CRA de 140 places en construction à Loon-Plage, sur un terrain du Grand Port Maritime de Dunkerque. L’appel d’offre a été remporté par la société Spie Batignolles Nord et les travaux ont commencé, entourés de palissades. L’ouverture est prévue pour mars 2027. En novembre 2025 une association de défense de l’environnement a déposé un recours administratif contre le permis de construire, qui n’a pas encore été audiencé. Un collectif existe sur place et a organisé plusieurs évènements (soirée, ciné-débat). Leur blog : https://dunkerqueanticra.noblogs.org/

     – Goussainville (près de Paris) : un CRA de 140 places devrait être construit dans le nord de Paris, à côté de l’aéroport Charles de Gaulle. Si le CRA devait initialement être situé en plein centre-ville, le maire semble avoir négocié pour qu’il soit construit plutôt sur un terrain en périphérie de la ville. Une modification du PLU nécessaire à la construction a été votée lors d’un conseil municipal en juillet 2025, mais depuis il y a peu d’informations sur l’avancée du projet (avec les municipales qui approche, le projet semble peu porteur électoralement dans cette ville dont une grande partie de la population est issue de l’immigration). 

L’assemblée contre les CRA d’Ile de France tente d’informer localement sur le projet et de construire une mobilisation ; plusieurs réunions publiques ont eu lieu, ainsi qu’un tournoi de foot anti-CRA en octobre 2024 pour diffuser de l’information. Leur blog : abaslescra.noblogs.org

     – Mayotte : selon l’annonce de 2023, un nouveau CRA de 140 places devait être construit à Koungou, venant doubler le nombre de places en CRA à Mayotte, où il existe déjà un CRA à Pamandzi. Mais depuis, pas de nouvelles du projet.

     – Mérignac (près de Bordeaux) : Un premier projet à Pessac a été rejeté suite à une opposition des habitant.es, mais qui était principalement basée sur des motifs racistes. Les travaux du CRA à Mérignac ont commencé à l’automne 2024, et le CRA est censé ouvrir à l’automne 2026. Le maire de Merignac est favorable au projet. Les entreprises impliquées sont notamment : Bouygues, SGAMI Sud-Ouest, DHA- Architecture (Paris), Groupe CETAB, HTM- Bureau d’Étude (Bidart), IDB Acoustique, SAMOP Aquitaine, APAVE- Bureau de contrôle, A+R Paysages.

Il existe un collectif avec des partis (LFI, NPA..) et des associations locales (Cimade, Asti ..), qui ont notamment tenté plusieurs recours juridiques qui ont échoués. Des manifestations et vélorutions ont été organisées.

Il existe aussi un collectif AntiCRA autonome dont l’instagram est @bordeaux.anticra.

Bonne nouvelle ! On vient d’apprendre par la presse local que le CRA de Merignac, dont le chantier est en cours, à subit de lourdes dégradations autour du 19-20 janvier 2026 : « Grillage découpé, système de vidéosurveillance anéanti, vitres étoilées, câbles électriques arrachés, canalisations d’eau endommagées, carrelage brisé, murs dégradés, mousse expansive déversée dans des siphons, etc. Le ou les auteurs qui ont vandalisé les bâtiments du futur centre de rétention administrative (CRA) de Mérignac ont dévasté une grande partie du site. » Les dégâts s’élèveraient à plus de 100 000 euros…

plus d’info à lire ici : https://lagrappe.info/?Merignac-Saccage-en-regle-du-chantier-du-centre-de-retention-1822

     – Nice ou Grasse ou quelque part dans les Alpes Maritimes : si le nouveau CRA des Alpes-Maritime devait initialement être construit à Nice, à côté de l’aéroport, finalement il s’avère que le terrain est inondable. Depuis c’est un vrai feuilleton pour savoir où sera construit le nouveau CRA et qui sera le plus fasciste : Estrosi (le maire de Nice) proposait à la base de construire un LRA (local de rétention administrative) à Nice ; Ciotti (député) s’insurge que ça serait trop petit et qu’il y a besoin d’un CRA ; en juin 2025, Retailleau le rassure en lui parlant d’un projet à l’étude pour le construire à Grasse, mais finalement Viaud (le maire de Grasse) refuse le projet : eh oui, il avait déjà prévu d’utiliser ce terrain pour doubler la capacité de la prison (la plus grande du département). Nous n’avons pas encore d’écho de collectif sur place, mais bon courage à elleux !

     – Oissel : le début des travaux pour la construction d’un nouveau CRA de 140 places, dans une ville qui en compte déjà un de 70 places, sont prévues pour mai 2026. Nous n’avons pas non plus d’informations concernant un collectif sur place.

    Nantes : les travaux pour un CRA de 140 places devraient commencer en 2026. Il est aussi prévu la construction d’une annexe du tribunal et d’un stand d’entrainement au tir pour la PAF (police aux frontières).  Les entreprises à qui a été confiée la maitrise d’ouvrage sont EGIS Conseil et Alma Consulting, et l’entreprise principale en charge des travaux est Léon Grosse. Deux manifestations ont déjà été organisées contre le projet ainsi qu’un festival, plusieurs réunions publiques et des actions de blocage des bureaux d’EGIS. 

     La maire Johanna Rolland (PS) a communiqué son « opposition de principe » au projet mais a sorti un plan sécuritaire en 2022, conçu avec Darmanin : l’installation de plus de 100 caméras, des recrutements policiers massifs et la construction d’un CRA dans le 44.

     En octobre 2025, on a appris que l’état avait pour projet de construire un LRA dans le commissariat de police Waldeck-Rousseau (le commissariat principal de Nantes). Actuellement, des algecos sont en place dans l’arrière cour mais il y a du retard dans la mise aux normes et la sortie de l’arrêté.

     Sur place il y a un collectif antiCRA 44, qui est notamment en lien avec le Network Against Migrant Detention, un réseau Italo-Albanais qui s’est formé contre les accords d’externalisation des frontières et la construction des CPR italiens en Albanie. Leur instagram : @anticra44. 

     Il y a également une coalition d’organisations, partis, collectifs, associations et individus qui lutte contre le projet, appelée Colère Nantes. Leur site internet : www.colere-nantes.fr. Iels organisent notamment un festival anticra le samedi 4 avril 2026 par Colere Nantes.

Rouillé: la préfecture de la Vienne prévoit en 2024 la création d’un LRA de 6 places dans une ancienne gendarmerie d’autoroute, au bord de l’A10. Une réunion d’information publique permet la création d’un collectif local, dans cette petite ville qui a connu un camp d’internement vichyste pendant la 2ème guerre mondiale. Plusieurs actions (rassemblement, manif à vélo, ciné-débats) mobilisent les habitant•es. Pétitions et informations sur https://c.org/jQ4FxP4PZc ou par email (collectifrouilleantiLRA@proton.me)

UN PLAN QUI S’INSÈRE DANS UN PROJET POLITIQUE BIEN PRÉCIS, RACISTE ET CARCÉRAL

Ce plan de construction arrive comme l’aboutissement de deux dynamiques à l’œuvre ces dernières années : d’un côté un durcissement des politiques anti-immigration rendant de plus en plus difficile l’accès aux papiers pour toutes les personnes n’ayant pas la nationalité française (loi Darmanin de 2024, suspension de la circulaire Valls) ; et de l’autre une criminalisation croissante des personnes étrangères érigées comme responsables de tous les problèmes de la société. .. 

Un bon exemple est la construction médiatique autour du féminicide de Philippine, allant jusqu’à justifier un projet d’allongement de la durée de rétention à 210 jours².

Les répercussions de ces politiques sont concrètes, et conformément à ce qu’avait exigé Darmanin, justice administrative et justice pénale avancent de plus en plus main dans la main pour détruire la vie des personnes étrangères. De 2017 à 2024, le pourcentage de personnes sortant de prison parmi les personnes retenues en CRA est passé de 8,5% à 28,2%. Cela devient la première modalité d’entrée au CRA, juste devant les arrestations pour « suspicion d’infraction » (26%). La figure de l’étranger délinquant à expulser est bien pratique pour ces fachos : elle permet de maintenir dans la peur et de discipliner toutes les personnes à qui on pourrait retirer les papiers, pour les obliger à accepter des conditions de vie et d’exploitation toujours pires.

Le CRA devient alors une annexe de la taule classique, un lieu pour envoyer toutes les personnes à qui on applique la double peine. Cette double peine passe par plusieurs mécanismes : rendre quasiment impossible le renouvellement des titres de séjour pour les personnes en situation régulière à leur entrée en prison, ce qui permet de les envoyer en CRA directement à leur sortie de prison ; mais aussi sanctionner d’un refus de renouvellement de titre de séjour et d’une OQTF pour « menace à l’ordre public » les personnes ayant eu le malheur de s’être retrouvées un jour entre les mains des flics ou des juges (garde à vue, déferrement…).

La rétention permet d’enfermer des personnes étrangères sans jugement, comme une voie de décharge de la justice pénale et de l’usine des comparutions immédiates. En effet, il est possible d’enfermer tous•tes celleux qui sont arrêté•es dans la rue pour tout et n’importe quoi et sans besoin de preuve pour « suspicion d’infraction ». Iels ne passent pas devant le juge pénal, il n’y a pas de poursuite, mais iels sont quand même envoyé•es au CRA avec une OQTF. Dans les juridictions, la préfecture désigne elle même cette pratique comme « le choix de donner une orientation administrative au dossier ».

LA SUITE ?

Plus que jamais, le contexte nous le rappelle : la lutte contre les CRA doit être une lutte contre les taules et toutes les formes d’enfermement. S’opposer par tous les moyens aux projets de construction actuels est une manière de mettre un caillou dans la machine bien huilée du racisme d’État et de l’enfermement. Sans cet outil répressif, l’application des politiques anti-immigration est plus difficile.

Alors continuons à lutter contre ces projets et mettons-nous en lien pour nous y opposer partout et avec plus de force ! 

En 2026, des dates de mobilisations nationales sont appelées dans plusieurs lieux pour s’opposer à ces projets.

Des appels circulerons via les différents collectifs locaux, y’aura besoin de soutien !

Ce texte a été écrit conjointement par différents collectifs qui luttent contres les CRA et le racisme d’État.

Notes

  1. Si vous voulez plus d’infos sur l’histoire de ces lieux d’enfermement racistes, vous pouvez consulter cet article de la revue Z « arenc le matin des centre de rétentions : enquête sur l’enfermement des étrangers à Marseille de 1962 à 2006 » n°2 2009 : https://shs.cairn.info/revue-z-2009-2-page-14
  2. 2) Cette disposition a finalement été bloquée sur la forme par le conseil constitutionnel, mais risque bien d’être proposée sous une nouvelle forme dans une prochaine loi

Ce texte a été ecrit conjointement par différents collectifs qui luttent contre les CRA et le racisme d’état.

Grèves de la faim – fin octobre 2025

 

Les témoignages sur lesquels se basent cet article qui sont retranscrits ci dessous sont disponibles au format audio dans l’émission de la courte échelle du dimanche 02/11/2025 dont on peut retrouver le podcast sur le site radio galère ici : https://radiogalere.org/emission/la-courte-echelle/la-courte-echelle-du-02-11-25

Deux grèves de la faim se sont enchainées cette fin de mois d’octobre au centre de rétention. Une première portée par 5 personnes, qui a duré quelques jours mais qui a finit par s’arréter faute de répondant et de considération de la part de la Police aux frontières (paf) qui gère le centre de rétention. Les personnes en grèvent de la faim dénnonçaient leurs conditions d’enfermement, en particulier le fait que les flics refusent d’arréter la clim alors qu’il fait froid.

Une deuxième grève de la faim est repartie la semaine suivante suivie par beaucoup plus de monde, toujours dénnonçant les conditions globales, impliquant la clim, mais également pour protester contre le refus des dépots de gateaux et de clopes pas chères (d’autre pays), alors que jusque là on pouvait en amener lors des parloirs. Cette deuxième grève de la faim a commencé jeudi 30 octobre au matin. Les témoignages ci dessous on été enregistrés le vendredi 31 octobre au soir, personne encore n’était retourné manger.

Les conditions décrites dans les témoignages qui suivent correspondent à ce qu’ont toujours décrit les prisonniers du CRA du Canet :

– La bouffe dégueulasse, les régimes alimentaires pas toujours respectés.  – Les conditions matérielles de la rétention dépendent beaucoup de ce que les proches peuvent amener : des vêtements ou du cash pour acheter des choses à l’intérieur par exemple. Mais beaucoup de détenus ont été ramenés depuis d’autres villes et n’ont pas de proches sur Marseille voir pas en France et donc manquent énormément de tout ça. Et même lorsque des proches font le déplacement, un retard peut coûter une annulation de parloir. – L’accès à la santé aussi est un gros enjeux : un seul docteur dans tout le CRA qui n’est pas toujours là et pas toujours disposé. Très peu sont escortés jusqu’à l’hôpital même lorsque ce serait nécessaire, et lorsque les détenus appellent les pompiers ils refusent de venir sans l’accord des gradés. Très peu de produits d’hygiène leur sont donnés, même pas de papiers toilette. – Les flics sont intervenus comme souvent équipés et casqués pour mater la révolte car certains prisonniers ont caché des caméras (sans mêmes les casser). Outre la répression violente lors des moments de protestation, les flics ne daignent réponde à aucune demande, et sont parfois menaçant. Ces témoignages racontent qu’ils ont notamment été agressif envers les prisonniers qui faisaient la prière. – La répression est aussi juridique : les condamnations au pénal pour révolte dans le CRA sont très vite arrivées et les personnes sont rapidement emmenées en prison. – Les prisonniers disent aussi que les cafés sont cachetonnés, que les multiples grillages au dessus de la cour de promenade empèchent de voir le ciel, qu’il sont beaucoup, deux trois par cellules, et ils rappellent que contrairement à la prison, il n’y a aucune activité en CRA.

témoignage 1 (plusieurs témoignants)

 

( R est le camarade de la radio qui recueille les témoignages des grévistes. D,H,T,M et W sont les grèvistes qui témoignent depuis le CRA)
 
D : Vous savez y’avait des grèves parce que y’avait un peu des histoires, on mange pas bien du tout. Et voilà les gateaux qu’on a recu encore c’est interdit, c’est pas normal quand même. Même les cigarettes aussi, mais les cigarettes c’est cher ici, on a pas les moyens mon frêre, qu’est ce qu’on va faire alors? Et du coup aussi on dit qu’il y a des infirmières mais il y a pas de docteur. Tu demandes un docteur, c’est difficile pour voir un docteur. Y’a des gens qui sont malades ça peut contaminer quand même, c’est un peu compliqué. Y’a rien comme activité, on est là seulement à trainer dans le couloir. Y a rien qui marche, la vérité. 
 
R: Y’a rien qui marche ?
 
D: Y a rien qui marche. Ça ne va pas, la vérité. Si t’as un problème, t’as besoin de fumer, tu vas crier jusqu’à deux heures, trois heures du tam, tu ne vas pas avoir un coup de main, tu vois.
 
R: Vous êtes beaucoup en ce moment au centre de retention? 
 
D: Ouais ouais ouais on est beaucoup, on est beaucoup, on est beaucoup. 
 
R: Tous les batiments sont remplis? 
 
D: Dans cet peigne [non des batiments du cra] y’a 30 personnes. 
 
R: Ok. 
 
D: Faut dire ça, que c’est des racistes. Même, ils embêtent pour les prières. Ça les embête eux, tu vois.
 
R: Attends, répète ce que tu viens de dire. 
 
D : Pour les prières, ça les embête eux. Même des fois, ils envoient les gens : Allez, montez, mangez, mangez. Mais si c’est l’heure de prière, ça va pas avant les prières.
 
R: Quand c’est l’heure de la prière, ils s’en foutent, ils veulent que vous montiez quand même, ils mettent la pression?
 
D: Ouais, ouais, ils s’en foutent. Ici ils respectent pas les règles de la prière, mon frère. C’est dommage, quand même. 
 
R: C’est pas normal. 
 
D: La police fait rien. Il font les voyous devant nous ici comme ça, ils font rien. Ils sont venus avec des matraques, avec…. je ne sais pas, moi-même, j’avais trop peur.
 
T: Tu vois, il y a des gens qui ont trop peur parfois. 
 
D: Et ouais, moi, j’ai traumatisé, tu vois. Moi, vraiment, j’étais trop peur, trop peur. Hier, le fait que ca c’est passé hier, on n’a pas mangé parce que tout le monde était en colère. Et voilà, comme ça, on est restés. Même aujourd’hui, on en est là. Aujourd’hui, on va faire une grève.
 
R : Vous faites la grève, vous avez pas mangé depuis hier matin, c’est ça ?
 
D : Ouais. Aujourd’hui, encore, on va essayer de faire grève.
 
H : Même on a demandé des pompiers, déjà, ils les ont pas appelé. Ils peuvent pas rentrer dans le CRA sans l’accord du CRA. Le gradé du cra.
 
T: On n’a rien fait. Rien du tout. On n’a pas voulu manger, c’est tout. On n’a pas voulu manger ils sont venus à plusieurs, avec des casques, des matraques. Ils cherchent la merde. Eh ouais. Là, il y a tout le monde qui capte.
 
D : Tu as vu, ça commence déjà. Nous, on est en train de parler. 
 
T: Il y a un bordel, ça tape dans tous les sens. Y a pas de parloir, y a pas de cigarette, y a pas de gâteau. C’est vraiment la merde. 
 
R: Il y a encore des parloirs, mais ils laissent plus rentrer les clopes et les gâteaux, c’est ça ?
 
T: Tout, ils bloquent tout, même les gâteaux. Il y a même l’association, elle est venue voir des gens qui ont personne ici. Ils ont pas laissé les .?.?. rentrer.
Il y a quelqu’un d’autre qui va témoigner.
 
M: S’il vous plaît, monsieur. 
 
R: Ouais. 
 
M: Ça fait presque deux mois que je suis là. Ici, il n’y a rien. Qui peut nous convaincre, nous ? Il n’y a pas d’infirmière. Infirmière, il y a, mais il n’y a pas de médecin. Le médecin, c’est impossible de le voir. Vous comprenez ?
 
R: Oui, je comprends. 
 
M: Il y a beaucoup, beaucoup de choses, chef.
 
R: Il y a beaucoup de malades ? 
 
M: Ils sont tous comme malades presque, ils sont tous malades. Mais ils demandent voir le médecin. Moi, je suis malade, je parle à un médecin. Et le médecin là, il t’envoie pas à l’hôpital. Est-ce que ça, c’est normal ? 
 
R: Bah non, c’est clair.
 
M: Dans un pays comme France, au pays de droit, pays de liberté, pays de tout, tu peux pas te soigner. Même en prison, on te soigne. En prison, tu imagines ? Il y a pas les moyens pour se soigner. Y a rien, y a pas d’oxygène, y a rien, ils donnent rien. Même pas de savon, des petits savons, ça sert à rien pour se doucher, monsieur.
 
R: Ils donnent pas de savon, pas de brosse à dent, pas de papier toilette ?
 
M: Une brosse à dent pour trois mois. Un petit savon, ils donnent un petit savon, ça te fait même pas la douche.
 
R: En fait, ils donnent un kit d’hygiène quand vous rentrez, après, ils donnent plus rien?
 
M: Ils te donnent de temps en temps, comme ça. Tu te démerdes comme ça. Et puis, il te donnes des cafés, ils mettent les médicaments dans le café. Pour vous dire la vérité, monsieur, moi, j’ai réclamé ça, je suis un buveur de café, et j’ai dit : J’ai jamais bu un café comme ça. C’est incroyable. À manger, c’est une autre chose. Venez ici pour voir ce qui se passe ici. Nous on fait des blocages. Ici, on bloque.
 
T: Voilà, comme vous avez parlé ce matin, il y a des gens qui bloquent et qui vont rentrer en prison pour rien.
 
R: Vous bloquez quoi ? Vous bloquez les… ? 
 
M: Je dis en exemple, si on fait un blocage, si on fait un blocage pour revendiquer quelque chose, on y va en prison. Ça veut dire qu’ici, on n’a pas le droit de rien.
 
R: T’as aucun droit et si tu protestes, ils t’emmènent.
 
M: Ouais, t’as vu ? Un pays de droit comme la France, c’est impossible, incroyable.
 
R: Et les produits d’hygiène, ils les laissent rentrer au parloir ou pas non plus ?
 
M: Les produits d’hygiène… Ils te donnent même pas de papier toilette. Le kit hygiène comme il faut, ils te le donne même pas. Papier toilette, un petit savon, un petit shampoing, tu te douches une journée, après, tu vas te démerder de gauche à droite pour être bien propre, tranquille. Est-ce que c’est normal ? Dans un pays de droit comme la France.
 
R: Bah non, c’est pas normal, t’as raison. Vous avez raison de bloquer.
 
M: On fait pas de blocage, mais on revendique. On revendique certaines choses, mais eux, ils veulent pas comprendre. Comme c’est la police, ils comprennent pas. La prison, c’est mieux que ici, mille fois. Ici, t’es dans une prison.  Il faut que vous veniez ici, voir ce qui se passe ici.
 
T: On n’a pas le soleil. Il y a pas de soleil, c’est couvert maintenant.
 
R: Parce qu’il y a le grillage? 
 
M: On ne respire pas comme il faut. Je vous dis la vérité, il faut que vous venez voir ce qui se passe ici. On peut rien revendiquer, Monsieur. 
 
T: Voilà, monsieur, un autre témoignage.
 
W: Bonsoir, monsieur. Ça va ? 
 
R: Oui, ça va.
 
W: Voilà, monsieur. Même les activités, monsieur. Même les activités. Il y a rien. Il y a rien.
 
R: Il y a aucune activité ? 
 
W: Il y a beaucoup, beaucoup, beaucoup de menaces pour les Algériens. Il y a beaucoup de menaces. 
 
R: Tu veux dire la police, elle est plus agressive avec les Algériens ?
 
W : Eh oui. Il y a beaucoup de menaces. Il y a beaucoup de menaces. Demande sel, il n’y a pas. Demande brosse à dent, il n’y a pas. Demande quelque chose, il n’y a pas, il n’y a pas, il n’y a pas. Il y a l’essentiel de la merde, de la merde, de la merde.
 
T: Voilà, il y a les repas maintenant, mais nous on est pas montés, on n’a pas mangé.
 
R: Ce midi, toute la journée, vous avez pas mangé non plus, c’est ça ?
 
T: Non, on n’a pas mangé. Depuis hier.  
 
 
 

Témoignage 2

(discussion un peu plus longue avec un des détenus)

 

 
R: Tu veux nous raconter ce qu’il s’est passé un peu ces derniers jours? 
 
A: Oui, ces dernier jours, bah je commence par la grève de la faim parce que y’a 5 personnes qui ont fait une grève de la faim pendant 6 jours. Et après, eux ils font quoi, ils donnent les plateaux des gens aux autres comme ca ils déclarent pas les gens qui font la grève de la faim. Et y’avait des incidents, hier ils sont rentrés avec des boucliers, des casques, des matraques et tout.
 
M: Ils ont dit qu’ils s’en battent les couilles si on fait la grève ou pas, l’essentiel ils vont enlever les gateaux, ils rentrent plus au parloir et ils veulent qu’on prenne les cigarettes de la France. Un paquet de cigarettes c’est 13euros maintenant, on est pas des ministres nous. Acheter un paquet à 13euros pour le fumer en 2h. 
 
R: Ils voulaient plus faire rentrer les cigarettes de contrebande, ils voulaient que les cigarettes cheres?
 
M: Mais nous on a pas pour acheter ça
 
R: Bah ouai normal, et les gateaux, ils voulaient plus faire rentrer les gateaux? 
 
M: Deja y’a plus rien depuis le 28, y’a plus rien qui rentre. Deja avec 2 paquets de gateaux, on est pas contents. 
 
R: Ca fait combien de temps qu’ils font ça? Qu’ils laissent plus rentrer les gateaux? 
 
M: Depuis le 28
 
R: Et du coup hier vous vous etes dit ca suffit et vous avez commencé une greve de la faim? 
 
M: On a dit ca suffit et personne n’est monté pour manger, on est restés tous dans la cour et on a fermé les caméras et ils ont même pas voulu chercher à savoir, ils sont cash venus au rapport de force, ils sont venus avec des boucliers, des matraques… des insultes, ils nous traitent de tous les noms quoi.
 
R: Parce que vous aviez juste cachés les caméras et ils sont venus armés quoi? 
 
M: C’est juste ça, c’est juste ca. meme vous pouvez leur demander si on a cassé un truc ou vous pouvez venir voir si on a cassé un truc. Y’a rien qui est cassé, tout est neuf ici on a rien fait, eux ils ont rien des produits d’hygiene, ils sont venus cash pour faire la violence avec nous 
 
R: Et ils ont voulu faire quoi? ils on voulu vous faire rentrer dans les batiments? 
 
M: Rentrer carrément dans les batiments. Y’a des gens qui etaient en train de faire la priere ils voulaient pas, ca les a cash tabassé et ils disent non c’est interdit c’est la loi, c’est la loi, c’est pas à vous de décider, vous mangez pas on s’en fout mais cachez pas les cameras, fermez pas les cameras. Vous mangez pas, mangez pas. Eux ils s’en foutent, eux deja quand on fait une greve de la faim ils declarent pas.
 
R: Vous avez deja fait une greve de la faim la semaine derniere…
 
M: Oui, oui. la semaine derniere et celle d’avant. Y’avait 5 personnes qui étaient solidaires entre eux, 5 personne, ils montaient pas manger pendant 5 jours après ces 5 jours ils ont dit ca suffit parce que personne a pris sa en compte quoi.
 
R: Le CRA Il s’en fout, faut réussir à être suffisament nombreux 
 
M : Meme de faire des problemes ou quoi, ils nous emmenent cash en prison, c’est pour ca les gens ici ils les laisse faire ce qu’ils veulent
 
R: Tu veux dire si jamais tu fais trop de problèmes à l’interieur 
 
M: Ouai si on fait un truc comme ca, pareil qu’hier ils nous mettent cash en prison. Cash tu vas aller en garde à vue, garde à vue ils te mettent en prison. Là hier tout le monde a fait la greve de la faim mais voilà, le resultat ils sont venus avec des boucliers, des matraques, je sais pas on va gagner quoi, mais personne a gagné sa liberté. On cherche meme pas la liberté, on cherche que ils nous font rentrer des gateaux et des cigarettes, c’est tout, on demande que ca
 
R : Apres la liberté ce serait bien aussi mais déjà ….
 
M: Bien sur, bien sur c’est ce qu’on souhaite, mais voila s’ils veulent pas ou y’a pas moyen, on mange pas aussi, meme pas les gateaux? ils nous enleve les gateaux, les cigarettes, la liberté, vas-y enlevez nous l’air aussi . En plus la dans la cour ils ont mis trois cages, pour quoi faire? pour quoi y’a trois cages? le soleil il nous touche meme pas
 
R: Ah tu veux dire des grillages au dessus pour pas que les gens lancent des trucs?
 
M: Oui, oui. Y’a pas de soleil, on voit meme pas le soleil. le soleil rentre pas dans la cour, toute la journée on voit pas le soleil
 
R: Et du coup cette fois sur la greve de la faim vous etes plus nombreux, y’a tout le batiment?
 
M: Ouai, y’a tout les batiments, y’a 1,2,3,4,5,6… Y’a 6 batiments qui mangent pas.
 
R: Ok, et ils ont voulu discuter ou pas?
 
M: Non, non ils sont venus au rapport de force direct hier. Ils sont venus direct equipés genre ils voulaient rien savoir.
 
R: Et tu veux expliquer un petit peu comment c’est le centre et où est ce que tu es?
 
M: Ouai en fait y’a des cellules à 2 personnes, y’en a qui sont 3 par cellules et on est melangés y’a des gens malades, des sdf, des gens qui ont besoin d’un peu d’hygiène, des trucs pour se laver, on a rien, ils laissent pas rentrer les shampoings, les gels douche. Les cotons tiges c’est interdit. Les coupe ongles c’est interdit. La on est comme des chiens, on est pas des humains, je m’excuse pour ce terme mais on est vraiment pas comme des humains. Ils nous traitent comme… Voila même un chien il est mieux que nous
 
R: Ouai donc pas de shampoing….
 
M: Pas de shampoing, pas de gel douche , pas de dentifrice, pas de brosse à dents, rien, plus rien.
 
R: La dernière fois au telephone j’avais un mec qui me disait que vous aviez meme pas de papier toilettes
 
M: On a pas, ouais c’est vrai, c’est interdit
 
R: Ils disent « Lavez vous à l’eau » quoi
 
M: Ils nous interdisent tout en fait. Ouai à l’eau, on fait tout comme ça, à la sauvage quoi.
 
R: Du coup normal y’a des gens qui tombent malades
 
M: Bien sur, bien sur y’a des gens qui tombent malades, on est en train de … je sais pas. Mais meme eux ils cherchent ca, ils cherchent la merde
 
R: Parce que dans le batiment vous avez accès aux douches toute la journée mais jamais de quoi vous laver quoi, pas de savon?
 
M: Non pas de savon, pas de gel douche, pas de shampoing, c’est interdit.
 
R: Et ils vous donnent pas d’habits? 
 
M: Non c’est interdit. Meme les colis si ta famille ils sont loin, à Paris ou a Toulouse c’est interdit qu’ils vous envoient un colis 
 
R: Soit t’as des proches qui peuvent te faire un dépot soit c’est la galère.
 
M: Moi j’ai de la famille à Paris et a Toulouse, ils m’ont envoyé des colis, des habits, des ciagrettes, c’est interdit ils veulent pas, ils ont renvoyés le colis
 
R: Et quand y’a des gens qui tombent malades ils peuvent voir le medecin ou pas?
 
M: C’est compliqué parce qu’on est trop nombreux y’a qu’un seul medecin
 
R: Ouai…. Du coup pas tout le monde peut le voir…
 
M: Pour prendre rdv avec le medecin ici c’est compliqué faut mettre le bordel pour qu’un seul de nous peut monter voir le medecin
 
R: OUuai du coup c’est toujours ca pour se faire entendre faut essayer de faire du bordel sinon ils t’écoutent pas et quand tu fais du bordel ils t’écoutent pas on plus mais un peu plus
 
M: Mais en faisant ca y’a des gens qui retournent en prison hein…
 
R: Mais c’est le seul moyen de se faire entendre
 
M:Tout le temps ils en prennent un, ils en prennent un, donc voila….. C’est compliqué pour nous, c’est compliqué vraiment. Les conditions de vie ici vraiment c’est pas des conditions de vie, c’est des conditions pour mourir 
 
R: Et toi par example tu disais que t’as des proches a Paris et a Toulouse, y’a d’autres personnes comme ca qui se font arrêter et emmener dans un CRA loin et du coup pour les proches c’est compliqué pour venir voir? 
 
M: En fait ils sont venus pour me voir, ils ont pris un rdv, le dernier rdv c’est a 16h55 et quand ils sont venus, ils sont venus à 17h30 comme ca et ils laissent pas rentrer. Ils disent que c’est en retard et tout, c’est interdit, c’est hors la loi je sais pas quoi….
 
R: J’ai parlé avec d’autres prisonniers et y’en a qui viennent de Corse, de Nice, des fois t’es hyper loin de tes proches quoi…
 
M: Y’a de Corse, y’a de Nimes, y’a de Nice, y’a de Cannes, y’a qui viennent de Paris, partout
 
R: Du coup t’es hyper isolé quoi…
 
M: On est trop nombreux, y’en a qui ont besoin d’habits, y’en a qui ont besoin de produits d’hygiène
 
R: Et là du coup ca fait un jour pour l’instant que vous êtes en grève de la faim tous.
 
M: Tous ouai, un jour, depuis hier.
 
R: Déjà grosse force à vous, bon courage
 
M: Merci, on vous remercie beaucoup. Même de demander comment on va et tout, ca c’est humain de votre part, donc merci. Y’a quelqu’un qui pense à nous
 
R: On va essayer de faire sortir la parole avec nos humbles moyens… Et tu disais vous êtes trois/quatre, non deux/trois par cellule?
 
M: Oui, y’en a qui sont trois, y’en a qui sont deux
 
R: Et vous avez aucune activité?
 
M: Aucune, aucune. Parce qu’ils disent y’a la maladie, y’a le covid, je sais pas quoi… Ca fait un mois et demi que je suis la, je suis meme pas sorti une seule fois pour une activite
 
R: Y’a moins d’activite au CRA que dans la prison quoi.. Et donc ca fait au moins un mois et demi que t’es la ?
 
M: Ouai, un mois et demi
 
R: Et t’as envie de raconter un peu avant la prison ou pas? 
 
M: Déjà la prison c’est compliqué alors là…. Quand j’ai fini ma peine ils m’ont ramené au CRA. la prison c’était dur aussi, la prison c’etait pas facile, la prison t’as tout t’as des couteaux, t’as des surveillants qui font rentrer tout. 
 
R: Et du coup a la fin des 8mois tu pensais que t’allais sortir et la paf ils te rajoutent…
 
M: Ils m’ont même pas dit que j’allais venir au CRA, parce que j’ai jamais fait le CRA auparavant c’est la premiere fois 
 
R: Et ca rajoute un mois et demi et on espere pas beaucoup plus, mais peut être jusqu’à trois mois quoi..
 
M: De toute facon ils m’ont dit « Tu vas rester 90 jours » parce que je suis inconnu, l’état tunisien m’a pas reconnu, l’etat marocain non plus, l’état algérien non plus. Et je suis là, je sais meme pas pourquoi en fait 
 
R: En gros ce qu’ils  t’ont dit c’est « On peut pas t’expulser mais on va quand meme te garder trois mois meme si ca sert a rien »
 
M: Voila voila
 
R: Ils rendent fous….
 
M: C’est un truc de fou mais voilà on essaye de vivre avec…
 
R: Y’a beaucoup de personnes qui se font expulser en ce moment?
 
M: Y’a des tunisiens, ce matin ils ont fait partir un algérien, ils l’ont expulsé, hier deux tunisiens.
 
R: Et toi ca faisait longtemps que t’étais en France? 
 
M: Depuis 2018
 
R: Et là comme t’es allé en prison ils ont décidés qu’ils allaient t’expulser et ils essayent quoi
 
M: Soit disant je suis un danger public, pas que moi, pour tout le monde ici ils ont mis dans leur dossier qu’ils les considèrent comme danger public
 
R: Oui c’est ca, ils sont persuadés que les étrangers sont dangereux donc ils veulent absolument les enfermer et puis les expulser
 
M: Voila, mais le problème y’a des gens qui sont enfermés ils savent même pas pourquoi, ils sont même pas expulsés, ils font 90 jours après ils sortent et quand tu sors, t’as une assignation à résidence 
 
R: Ouai et après quand tu sors après tu dois pointer tous les jours au CRA
 
M: Voila tu pointes tous les jours, mais tu dois travailler, tu dois faire tes papiers ou pointer tous les jours, je sais pas quoi… On sait pas vraiment quoi faire.
 
R: Ils veulent absolument garder le controle sur les gens quoi..
 
M: Mais vraiment ils gardent le controle sur les gens
 
R: Ils sont persuadés que vous êtes dangereux alors que y’a rien
 
M: Bah oui tu vois, tu vois des gens qui ont jamais fait de la prison de leur vie, tu vois des gens qui viennent de dehors, et ils font 3 mois ici… On mérite pas tous, parce que même si on etait en prison ou on vient de l’exterieur on a fait notre peine, on a fait de mal a personne, on merite de souffler un peu d’air dehors, avoir un peu de liberté non?
 
R: Bah oui normal….
 
M: C’est tout ce qu’on demande 
 
R: la liberté..
 
M: La liberté.. Liberté, Egalité, Fraternité on a cru mais en vrai c’est pas ca
 
R: Bah apparement pas, en tout cas pas dans le CRA quoi
 
M: Voila, soit dans le CRA, soit en prison. Y’a pas d’égalité, y’a rien quoi. 
 
R: En vrai ouais, ils ont la haine 
 
M: Ouai c’est que du mensonge
 
R: Tu m’étonnes…
 
M: C’est vraiment l’extreme 
 
R: Tu veux dire les conditions? 
  
M: Oui c’est invivable, même entre nous on est en train de se prendre la tête parce qu’on a rien. 
  
R: Et oui etre enfermé ca rend fou
  
M: Ils nous oublie d’acheter les cigarettes chez eux, là y’a l’OFII y’a une femme qui vient pour nous acheter, on leur donne des sous, si on a pas des sous sur nous on fait comment? meme si on a un RIB, un numéro de compte on envoie les sous dessus, on peut pas  ils veulent pas
  
R: Ils prennent que le cash ?
  
M: Que le cash
  
R: Ouais du coup si t’as pas des proches qui peuvent te passer du cash…
  
M: Oui le cash c’est compliqué
  
R: Surtout si t’as pas des proches qui peuvent venir t’en donner quoi
  
M: Voila si t’as pas des proches sur Marseille t’es mort, t’es foutu….
  
R: Et les quelques semaines ou vous disiez qu’ils mettaient la clim..?
  
M: Oui voilà c’est pour ca qu’ils sont tombés malades c’est à cause de ca, moi personnellement j’ai la clim dans ma chambre elle est a fond, il fait froid je comprends pas pourquoi ils laissent les clim en marche. Même dans la salle télé on est obligés de rester dans le couloir toute la nuit, ou on dort tard, on dort à 3h du matin, on est obligés de pas rentrer dans les chambres tôt
 
R: Et vous leur avez demandé d’arrêter la clim et ils en ont rien à foutre? 
 
M: On a demandé, ils disent ca fonctionne autonmatiquement, ca fonctionne par rapport à l’air de dehors, c’est normal ils disent. Pour eux c’est normal, pour nous non, le vent il souffle dans la dans la cellule, t’imagines pas mais il fait froid
 
R: Et la nourriture c’est comment? 
 
M: La nourriture c’est dégueulasse, je te ments pas dégueulasse. Y’a des gens végétariens ils sont obligés de manger le poulet, ils sont obligés de manger de la viande. Et déjà ils ont pas de sel, ils ont pas de poivre pendant un mois. Pendant un mois on mange sans sel. Quand on demande ils disent que y’a pas. Ni sel ni poivre, tous les jours. 
 
R: Ouai ils en ont rien à foutre quoi…
 
M: Ouai désolé mais ils s’en foutent. Carrément ils sont à coté de la plaque, ils veulent rien savoir. 
 
R: Toi t’as fait des jugements pour l’instant? 
 
M: Oui, oui 
 
R: A chaque fois la juge elle prolonge quoi…
 
M: Elle prolonge voilà, parce que je suis inconnu et les états maghrebins m’ont pas recoonnu, ni le Maroc, ni l’Algerie, ni la Tunisie
 
R: Et toi tu l’as vu en vrai ou en visio? 
 
M: J’ai fait les deux. J’ai fait comme ça le jugement normal et l’appel en visio
 
R: Ca c’est un délire aussi, de pas pouvoir faire un vrai jugement, qu’ils te laissent pas sortir et que tu le fasse en visio
 
M: Bien sur, bien sur, avant on partait, quand on faisait l’appel on partait a Aix en Provence et là en visio on sort meme pas du CRA en fait. Triste ce qui se passe en France, c’est pas la France qu’on a imaginé. C’est pas ce qu’on a imaginé de la France. On a pas pensé qu’on va vivre un jour comme ca 
 
R: Bah c’est clair, en vrai y’a de la place pour tout le monde, on pourrait tous vivre heureux et ensemble mais ils ont trop la haine
 
M: Ouai mais vraiment, vraiment. On pourrait, on a rien fait de mal. Si on voit le dossier de chacun, ou ses antécedents ou son casier judiciaire on trouve pas que c’est un danger public, il a rien fait pour mettre un danger public, pour que tu le fasse pas sortir
 
R: C’est juste la préfecture elle a un dossier, t’avais un petit couteau sur toi et t’es un sans papiers, du coup direct t’es un danger public
 
M: Bien sur c’est pour rien, ils mettent des interdictions de 10ans, définitif, pour rien, pour rien. Interdiction definitive pour rien. Quitte l’Europe pour rien
 
R: Tu fais la meme chose, mais quand t’es sans papier tu prends beaucoup plus cher
 
M: Ouai. Un quitter le territoire, normal on a accepté ça, normal avec plaisir c’est pas grave, on quitte le territoire, mais tu mets sur le dossier une interdiction de 10ans ou une interdiction definitive ou une interdiction européenne, ca veut dire quoi, même ailleurs tu vas l’empecher de vivre? 
 
R: Ouai c’est clair les ITF, les condamnations pénales c’est hyper chiant à faire sauter après
 
M: Bah ouai on va pas avoir une vie normale, on va toujours galerer avec eux. Meme si on va pas rester ici on va galèrer
 
R: Ca veut dire tu prends 8 mois la même peine que quelqu’un qui est en France mais en plus t’as une interdiction de territoire, t’es exilé à vie, alors que y’en a qui étaient la depuis des années
 
M: Voila au contraire normalement quelqu’un qui est la depuis des années il recoit des aides, mais non, moi quand je me suis fait jugé ils m’ont dit comme quoi il allait m’aider dehors, mais non quand je suis sorti ils m’ont ramené au CRA, ils vont m’aider d’ou? On est dans l’incompréhension
 
R: Tu m’étonnes…
 
M: On est dans l’incompréhension, y’a personne qui comprend ce qui se passe en ce moment, soit entre les états, soit l’état francais qu’est ce qu’il est en train de faire. C’est comme une punition, c’est une punition, on voit meme pas le ciel
 
R: Ouai t’es puni pour être sans papier quoi.
 
M: C’est insupportable, c’est insupportable. Je préfère être en prison et pas ici
 
R : Ah ouais? 
 
M : Oui
 
R: Parce que au moins y’a des activités? 
 
M: Au moins y’a les activités, tu peux voir le docteur, tu peux travailler, tu peux manger bien, tu peux voir des mandats, tu peux recevoir des cantines, tu peux faire à manger tout seul voilà. T’as fait un truc tu l’assumes, voilà ca c’est rien, mais de la prison libérable il te dise « Oui t’es libéré » et il te ramène ici, mais je suis enfermé je suis pas liberable en fait.
 
R : Grosse force à vous en tout cas
 
M: On vous remercie, merci beaucoup

 

l’expulsion forcée d’Ali

Retour sur la collaboration des pays européens dans leurs stratégies d’expulsions forcées

 

Le 10 septembre, ça faisait 88 jours que Ali était enfermé au CRA du Canet, à Marseille. Originaire du Pakistan, il avait un titre de séjour italien, valable jusqu’au 23 septembre 2025. Mais le 10 septembre, sans l’avoir prévenu, les flics son venus le chercher au petit matin dans sa chambre du CRA et l’ont emmené à l’aéroport de Marignane. Là, ils ont fait comme s’ils lui laissaient un « choix ». Ils lui ont dit : ou bien tu montes de toi-même dans l’avion, ou bien on te fait monter de force…  Vu l’escorte (15 flics, venus de Paris), il n’a pas résisté.

Le jet privé est d’abord parti pour Leipzig, en Allemagne. On l’a fait descendre, et remonté dans un autre avion, beaucoup plus gros. Il s’agissait cette fois d’un avion de ligne de la compagnie Iberojet. Une vingtaine d’autres personnes sont montées à bord pour être expulsées, comme Ali, au Pakistan. L’avion était spécialement affrété aux fins de la déportation : il n’y avait pas de passagers réguliers, seulement des personnes déportés et des policiers d’europol. Aucun observateur indépendant à bord qui pourrait signaler ce qui s’y passe.

L’avion est reparti, et a fait une autre escale à Chypre. Ali est resté assis dans l’avion, mais 25 nouvelles personnes sont montées à bord. En tout, il devait y avoir une soixantaine de personnes expulsées en même temps, depuis plusieurs pays (non seulement la France, l’Allemagne, Chypre, mais aussi la Pologne). 60 personnes, pour environ 200 flics.

Arrivé à l’aéroport international d’Islamabad au Pakistan, europol remet Ali et les autres personnes à la police pakistanaise. Elle avait l’air d’avoir déjà une liste toute prête avec leurs identités. Il a ensuite été laissé à la sortie de l’aéroport. Il n’avait plus rien sur lui et, surtout, plus ses documents italiens, qu’il n’a jamais revus depuis son entrée au CRA à Marseille.

Ali est depuis retourné dans son village natal près de Lahore. Mais il compte bien revenir en Europe.

Ce genre de pratique d’expulsion globalisé au niveau européen existe depuis les années 1990 via des charters d’expulsion. La France et l’Allemagne semblent avoir été les principales instigatrices de cette coopération intergouvernementale.

Dès 1992, le Conseil européen s’accordait sur l’organisation d’une « gestion concertée » des renvois qui, tout en contrevenant au principe selon lequel « l’expulsion de ressortissants de pays tiers devrait se faire sans passer par le territoire d’un autre État membre », reconnaissait la nécessité d’une communautarisation des politiques de renvois « pour des raisons d’efficacité, de rapidité ou d’économie ».

Puis, des standards communautaires ont été définis en 2004 dans la décision européenne relative à l’organisation de « vols communs pour l’éloignement ». Celle-ci préconisait, « dans le cadre des mesures et actions visant au renforcement de la coopération opérationnelle entre les États membres, d’assurer de manière aussi efficace que possible le retour des ressortissants des pays tiers séjournant illégalement sur le territoire d’un État membre en partageant les capacités existantes pour l’organisation de vols communs. »

Depuis, les pratiques à l’échelle de l’UE se sont diversifiées, et il existe maintenant de multiples façons d’« européaniser » les expulsions groupées par voie aérienne. On peut ainsi distinguer :

– une « opération conjointe de retour » : il s’agit d’un vol d’expulsion organisé par la police d’un État membre auquel participerait un représentant d’un autre État membre (escorteur, observateur, médecin, diplomate…).

– une « opération nationale de retour » : lorsqu’un un seul État membre est impliqué, mais l’opération peut être soutenue par Frontex.

– une « opération de retour par collecte » : lorsqu’un des représentants d’États non membres de l’UE viennent « collecter » leurs ressortissants respectifs dans un État membre de l’UE ou plusieurs, avec leur propre aéronef et leurs escortes.

– les « charters Dublin » : depuis 2014, des avions sont spécialement loués par un État membre pour le transfert de personnes « dublinées » vers le pays de l’UE responsable de l’examen de leur demande d’asile.

A l’anti-CRA Marseille, on ne comprend pas trop selon laquelle de ces procédures Ali, avec qui on était en contact, a été expulsé. Il avait un titre de séjour italien encore valide. Si ces opérations de coordination intergouvernementale existent depuis longtemps, on ne savait pas qu’une telle « collecte », de pays en pays, était possible. Enfin si, on savait que Frontex participait à cela, on ne se doutait pas qu’europol était aussi dans le coup, ce qui participe encore de la construction des mobilités humaines comme menace sécuritaire. Mais quoi qu’aient été les modalités selon lesquelles Ali a été éloigné de là où il voulait vivre, elles sont intolérables.

Feu aux CRA et aux charters! Personne n’est illégal !

Refus de soins et provocation du docteur dans le cra

Témoignage de A. décembre 2024

Ici, un témoignage de A. qui nous raconte les conditions de santé au CRA du Canet et surtout le refus des soins médicaux nécessaires et le racisme de l’équipe médicale.
A. se retrouve pour la seconde fois dans un CRA après un aller retour CRA-prison pour avoir refusé lors de sa première rétention d’être expulsé vers l’Algérie, qui n’est pas son pays.

Témoignage de décembre 2024

« A : Je suis arrivé ici le 14 octobre 2024 et là ça fait 66 jours que je suis là.

Question : C’est comment en ce moment dans le dépôt surtout pour toi parce que tu nous as dis que tu avais un problème de santé ?

A. : J’ai un problème de santé depuis longtemps. Depuis que je suis ici, 4 jours après, le 18 octobre ils m’ont ramené à l’hôpital parce que mon épaule se déboîtait à chaque fois en dormant. Même si je touche rien, en dormant. Là ça fait 60 jours ou presque que je suis avec l’attelle, j’ai vu le chirurgien et il m’a dit que je devais faire une opération obligatoire. Il m’a donné les papiers pour le kiné et un jour, je suis parti voir le médecin ici (au CRA) et il s’est pris la tête contre moi. Il voulait que je m’énerve. Il me cherchait, il voulait que je craque mais moi je ne lui ai pas donné cette chance. J’étais calme, j’étais normal. Même pour prendre un rendez-vous avec le chirurgien pour l’opération il m’a poussé et il m’a dit « Va voir avec un de mes collègues ». Je ne lui avais rien dit de mal, il y avait même un policier à coté de moi mais je sais qu’il ne va pas témoigner. Il m’a dit que je lui aurais manqué de respect alors que je ne lui ai rien dit de mal, aucune parole. Il m’a dit « Vous pensez que je ne fait pas mon travail ? » et moi je lui ai dit de faire son travail « ni plus ni moins, je vous demande que ça. ». Puis il m’a crié dessus, il s’est énervé, il s’est levé et m’a poussé avec son corps comme ça (corps contre corps) pour me sortir du bureau. Et après il m’a dit d’aller voir un de ces collègues car il ne prendra pas le rendez-vous.

Ça c’est un médecin ? C’est pas normal. Un médecin normalement il est là pour soigner les gens, pour aider les gens. C’est pas comme ça la médecine.

Ils m’ont appelé à midi à l’heure de manger et je suis parti le voir (le docteur). «Bonjour bonjour». Je lui dis que là, on doit parler de mon épaule parce que je n’en peux plus, je dors avec l’attelle tout le temps et que ça fait presque 2 mois que je suis avec ça. J’arrive plus à le supporter, je ne peux pas laisser ma main libre. J’ai donné les papiers que le chirurgien m’avait donné pour le kiné. Le docteur (du CRA) me répond direct qu’ici il n’y a pas de kiné donc je lui demande un certificat (qui justifie qu’il n’y pas l’assistance de soin nécessaire) pour que je puisse l’envoyer à l’avocate et à la juge, pour qu’elle me libère et que je commence à faire les séances de kiné. Le docteur me dit « combien de certificat je vous donne (provocation) » alors que c’est la première fois que je lui demande un certificat. Le chirurgien il m’a dit que je devais faire une opération obligatoire. Et quand je lui ai demandé ça (un certificat), il m’a dit que comme ma rétention se terminait le 14 janvier, que je la ferai après (l’opération). Mais il sait qu’ils vont me ramener en Tunisie, c’est pour ça il ne veut pas le faire. Pour que je ne sorte pas. Et là ça fait 60 jours que je suis avec l’attelle . Je dors avec, je l’enlève que quand je vais faire la douche et je fais attention qu’elle ne se déboîte pas.

Même la juge elle m’a demandé que le docteur me donne un certificat du centre de rétention. Et lui il ne veut pas me le passer, il veut pas. Je sais pas, moi je ne lui ai rien fait de mal, je l’ai vu deux fois et je l’ai toujours respecté. Je lui ai parlé bien et comme il était énervé contre quelqu’un d’autre il a mis ses nerfs sur moi. J’ai vu les infirmières hier, je leur ai parlé et leur ai demandé pour avoir un rendez-vous avec un autre docteur parce que je crois qu’il y a un ou deux docteurs, trois demi journées par semaine. C’est pas tous les jours il y a le docteur ici, juste trois demi journées. Elles m’ont dit qu’elles allaient me prendre un autre rendez-vous, mais pas avec le même car lui il ne veux pas me voir. La semaine dernière j’étais à l’hôpital Nord pour mon épaule qui s’était encore déboîtée, et il (le docteur) ne m’a pas appelé, il ne m’a rien dit et quand j’ai parlé avec l’infirmerie elles m’ont dit qu’il ne voulait pas me voir. Que l’on a déjà parlé et qu’il n’a rien à me dire de plus. Ils ne m’ont même pas donné de médicaments rien du tout. «Va voir avec mon collègue» il m’a dit. Que le rendez-vous avec le chirurgien pour l’opération il ne me le prendrait même pas. Il me l’a dit direct, comme-ça, de face à face.

Les infirmières ça se voit dans leur yeux le racisme, je le vois. Elles rigolent devant et après … J’ai 42 ans je vois tout. Il y en a qui sont bien je mens pas. Il y en a pas trop, pas beaucoup (qui ne sont pas racistes). Mais il y en a ça se voit de loin qu’elles ne veulent pas travailler ici avec les étrangers. Alors pourquoi ils viennent ? Tu le vois. C’est pas que avec les infirmières, il y a des policiers ça se voit aussi.

Ils donnent juste les cachets pour les cachetonnés. Les cachets pour que les gens deviennent fous, c’est tout il y a que ça. Mais pour te soigner, vraiment te soigner, non ! Je parle de mon cas, il me faut une opération et beaucoup de choses et ils s’en foutent.
J’en ai vu un, son pied entier dans le plâtre et il est là, c’est les policiers qui poussent son chariot tous les jours. Il fait quoi ici ? Il arrive pas à se lever. Il fait quoi ici ? On est des êtres humains normalement, il est malade. Il y a des diabétiques et tout mais ils font rien. Mais pour donner les cachetons pour faire devenir fous les gens, là oui ils donnent. Ils viennent, distribuent les cachetons et partent. Mais pour prendre une rendez-vous ou pour te soigner, non !

Moi je suis là depuis 66 jours, j’attends mais il y a des choses ici. On ne dort pas la nuit, il y a des cris, il y a de tout. J’en peux plus, je suis fatigué avec la douleur que j’ai dans mon épaule, avec les problèmes pour mes enfants, je ne vois pas mes enfants. Je peux plus moi ! Je n’arrive plus à tenir. Et lui (le docteur) il cherche à ce que je craque, mais je ne vais pas craquer contre eux.
Il y a un vieux de 72 ans il est diabétique, il fait quoi ici ? 72 ans ! C’est un grand-père. Il est en France depuis 42 ans, il travaille, il est déclaré et tout. On est pas des êtres humains pour eux c’est tout. Ils nous voient comme .. je sais pas .. ils s’en foutent. Pour sortir il ne fait rien (le docteur), pour te soigner à l’extérieur il fait rien, si tu es malade ils s’en foutent de ça. Mais pour te donner les cachetons, ça ils viennent tous les matins, 9h hop chacun il a son nom, sa petite enveloppe et chacun à sa dose. Tous les jours ça, même le samedi et le dimanche c’est les policiers qui distribuent. J’avais mal aux dents 3 semaines. Ils me voyaient dans les caméras, toute la nuit je marchais dans le couloir pour ne pas déranger mes co-détenus. Et ils s’en foutent, ils s’en foutent. Le doliprane ils m’en ont donné une fois et ils m’ont dit qu’ils vont me ramener chez le dentiste mais peut-être je ne suis pas là.

Pour eux on est pas des êtres humains, moi je le vois. J’ai 42 ans, je ne suis pas né hier. Les gens ne voient pas parce qu’ils sont cachetonnés, parce que même les médicaments ils le mettent dans le manger. C’est pour ça je ne mange presque pas. Je prend juste le beurre, la confiture ou du fromage, le pain ou le sucre. Je sais qu’il y a des trucs dans le manger.

Moi je veux rentrer en Tunisie, la Tunisie c’est mon pays mais je veux prendre mon fils avec moi. Après moi il y a qui ? Mon fils a perdu sa mère, il va perdre son père et il va perdre le lien avec son petit frère. C’est un gamin de 8 ans. Si ils ont un cœur normalement ils le voient ça. Pour le petit, pour le bien de ce garçon, il a 8 ans. Mais ils s’en foutent. J’ai ramené tout, le certificat de décès de la mère de mon fils, j’ai tout ramené. Mes enfants sont français. Je sais pas, mais ils veulent faire de moi un monstre, ils veulent que je deviennent un monstre.
La juge elle peut être loin de son fils une semaine ? Je pense pas. Mais pour nous les étrangers, oui. On est des étrangers on est pas des êtres humains. Mon grand-père c’est un ancien combattant français, 1942. Il a laissé ses yeux ici, il a perdu ses yeux ici. Il a vécu toute sa vie aveugle, pour la France. Et voilà maintenant pour son petit-fils ce qu’ils font.